
L'auteur
avait sans doute une double intention en composant cette histoire. D'une part,
il montre comment le peuple juif vivant dans un monde païen a échappé à une tentative d'extermination. Il encourage ainsi
le peuple de Dieu et affirme l'assurance de sa subsistance en dépit des
circonstances adverses : « le salut et la
délivrance viendront [d'une manière ou d'une autre] pour les Juifs » (4.14). Même l'entourage de Haman, l'ennemi des Juifs, reconnaît qu'on ne
peut rien contre ceux-ci (6.13). D'autre part, l'auteur a voulu conserver pour les générations
futures le souvenir des événements que devait commémorer la
fête de Pourim, instituée pour célébrer cette délivrance du peuple juif.
Le
livre pouvait répondre encore à une autre intention, plus
implicite : les Judéens rentrés d'exil, et qui avaient œuvré à la
reconstruction du pays dans des circonstances particulièrement difficiles,
pouvaient avoir tendance à déconsidérer les Juifs demeurés en terre d'exil,
parmi lesquels certains occupaient une situation confortable. Mardochée,
fonctionnaire de la cour impériale, faisait partie de ces derniers. Or le récit
montre que ces Juifs installés dans la lointaine capitale et servant le pouvoir
en place pouvaient agir de manière bénéfique pour les Juifs vivant en Juda, et
parfois même avoir une action nécessaire à leur survie.
On
a souvent noté l'absence de toute menti oc de Dieu dans ce
livre. Cependant, il paraît é\ :-dent que l'auteur voyait Dieu à l'œuvre dans
le> faits qu'il relate, provoquant ou utilisant souverainement pour le bien
de son peuple une succession d'événements fortuits et de concours de circonstances
(voir par exemple 6.1-10). Une vague allusion à l'action de Dieu qui sait trouver les
moyens de secourir son peuple le confirme (4.14). En fait, l'absence apparente de Dieu fait contraste avec l'étalage
de puissance, de richesse et de gloire du pouvoir
despotique perse ; (ch.l). L'auteur a sans doute voulu inviter ses
lecteurs à regarder au-delà des apparences. En évitant toute mention de Dieu et en relatant simplement
les faits, il les laisse tirer eux-mêmes ; conclusions qui s'imposent ; elles
sont évidentes. Malgré tout leur pouvoir, ce n'est pas l'empereur (qui est en
fait très influençable et facilement manipulable), ni même les hauts dirigeants
de l'empire qui, de manière ultime, contrôlent le cours des événements, mais
celui qui règne au-dessus d'eux et qui utilise leurs agissements et leurs pratiques
(comme la superstition du tirage au sort, voir 3.7) pour mener l'histoire où il
veut.
Plus encore que l'absence de référence directe et explicite à l'action
divine, l'absence de prière adressée à Dieu frappe tout particulièrement (le
livre tranche en cela avec le rouleau d'Esdras-Néhémie). Cette omission semble
bien délibérée, car il est fait mention d'un jeûne, lequel a dû accompagner la
prière des Juifs en détresse (4.16). Ici encore, on a le sentiment que
l'auteur a omis intentionnellement toute référence explicite à Dieu afin de
faire éprouver à ses lecteurs tout le poids de sa présence ; une présence si
forte qu'il n'est nul besoin d'en parler de manière explicite pour la rendre
perceptible.
Il y a là en tout cas un puissant message d'encouragement pour le croyant, à qui
Dieu peut parfois paraître silencieux et lointain, ou absent : Dieu agit malgré
tout, dans la réalité ordinaire, et il conduit les circonstances et les
événements pour faire concourir toutes choses au bien de ceux qui l'aiment,
même si l'on ne s'en aperçoit pas sur le coup. « Qui sait si ce n'est pas en vue de telles circonstances
que telle chose t'est arrivée ? » (4.14).
Dieu se sert cependant de l'action des siens pour
accomplir son œuvre. Le seul texte
faisant allusion à son action est en fait un appel adressé à Esther pour
qu'elle fasse tout ce qui est en son pouvoir (4.14). La jeune femme, par la façon dont elle accomplit son devoir, donne un
véritable exemple de courage et de fidélité. Dieu se plaît à utiliser de telles
personnes pour réaliser ses desseins.
Le principal retournement de situation survient à la fin du livre : les Juifs, qui étaient
menacés d'extermination, ont en fait l'occasion de se Débarrasser de leurs
ennemis (ch.9). L'histoire se termine ainsi par un bain
de sang susceptible de rebuter le lecteur occidental moderne ; car un tel épilogue semble encourager
les sentiments nationalistes dans ce qu'ils ont de plus mauvais, et la
poursuite d'une vengeance entraînant les nomme dans l'engrenage de la violence.
Des excès ont sans doute dû se produire au cours de cet épisode relaté dans le
livre d'Esther. On doit cependant faire valoir ici un certain nombre de
considérations. La justice requiert eue certains crimes soient sanctionnés par
la société. La loi mosaïque exigeait donc que des sanctions soient appliquées,
qui devaient être équivalentes à la faute commise. Dans le cas où quelqu’un
cherchait à nuire à autrui, on devait le sectionner en lui faisant subir un
tort équivalent à celui qu'il avait cherché à causer : ainsi le faux témoin qui
tentait de faire condamner un innocent par les tribunaux devait subir lui-même
la peine qu'il comptait faire infliger à sa victime (Dt 19.18). Pareillement dans le cas présent, des Juifs dont l'existence était
menacée font périr des gens qui voulaient leur faire subir ce même sort (9.1), dans un cadre défini et limité par le pouvoir politique en place. L'auteur
prend d'ailleurs soin de souligner par trois fois que ces Juifs se sont
abstenus de tout pillage (9.10,
15,16), suggérant par là
qu'ils étaient demeurés dans les limites de la justice rétributive. Ils n'ont
pas mis à profit, à des fins purement personnelles, cette occasion favorable.
En outre, comme dans le cas de l'extermination des Cananéens, cet acte de
jugement sur des ennemis déclarés du peuple de Dieu constitue une préfiguration
du jugement bien plus redoutable que Dieu réserve - selon l'enseignement qui
parcourt toute la Bible - au monde qui lui est rebelle et qui est hostile à son
peuple.
Dans un première temps, alors que monte la menace d'extermination des Juifs, toute une
série de banquets sont organisés par l'empereur païen (1.3s, 5-8, 9 ; 2.18). On atteint un point culminant avec la
beuverie de l'empereur en compagnie d'Haman, l'ennemi des Juifs (3.15), tandis que les Juifs jeûnent (ch. 4). Puis les deux banquets offerts par
la juive Esther à l'empereur païen et à Haman font basculer le cours des événements.
Du coup, ce sont les Juifs qui festoient dans la suite du livre (8.17 ; 9.17, 18-32).
En conclusion, à travers le Nouveau Testament, avec la menace
d'extermination du peuple juif, c'était tout le plan de salut de Dieu qui était menacé, puisque « le salut vient des Juifs ». En agissant dans cette lointaine
capitale de Suse pour préserver son peuple dans tout l'empire perse, Dieu avait
en vue, à plus long terme, l'œuvre du Messie, issu de ce peuple : ce Messie
destiné à apporter le salut, non seulement aux Juifs, mais aussi à des hommes
de toutes les nations, et à instaurer entre Juifs et non Juifs une relation
nouvelle, brisant le mur qui les séparait alors et qui faisait d'eux des
ennemis (Ep
2.14-16).
Extrait du
Commentaire de la Bible
Le Semeur 2000